samedi 24 septembre 2016

Le divorce : continuité du mariage

Puisque le collectif SOS Papa, petit lobby agissant auprès des politiques, refait parler de lui en proposant de modifier le code civil pour favoriser la garde alternée des enfants, (super fil à la patte destiné au final, entre autres, à empêcher la mobilité professionnelle des femmes) et en présentant les pères comme des victimes de juges inéquitables et insensibles à "l'intérêt de l'enfant", je vous propose des extraits d'un texte de Christine Delphy à propos du divorce parus dans L'ennemi principal, économie politique du patriarcat, Editions Syllepse, Chapitre Mariage et divorce. Il éclaire parfaitement la situation et démontre que le divorce est la parfaite continuité du mariage, et que l'inégalité est toujours en défaveur des femmes, ce qui arrange bien les hommes divorcés, et alimente l'institution du mariage.


LE MARIAGE

" En effet, si un divorce est la fin d'un mariage au sens d'une union particulière, il n'est nullement la fin du mariage en tant qu'institution. Il n'a pas été créé pour détruire le mariage puisqu'il ne serait pas nécessaire si le mariage n'existait pas. En ce sens comme bien des auteurs l'ont montré, même la fréquence des divorces peut être interprétée non comme un signe que l'institution du mariage est malade, mais au contraire comme un signe qu'elle est florissante. 
[...]
le mariage est l'institution par laquelle un travail gratuit est extorqué à une catégorie de la population, les femmes-épouses. Ce travail est gratuit car il ne donne pas lieu à un salaire mais seulement à l'entretien. 
[...]
les services domestiques peuvent être achetés sur le marché -ont une valeur- quand ils ne sont pas produits dans le cadre du mariage par des femmes-épouses. La gratuité du travail ménager  -ce rapport de production particulier- ne dépend pas de sa nature puisque lorsque les femmes fournissent ce travail hors de la famille, il est rémunéré. Le même travail prend donc de la valeur  -est rétribué- dès lors que la femme le fournit à des individus avec qui elle n'est pas mariée.
On doit donc en conclure que la non-valeur de ce travail est induite institutionnellement par le contrat de mariage et que le contrat de mariage est un contrat de travail. Plus précisément, c'est un contrat par lequel le chef de famille -le mari- s'approprie tout le travail effectué dans la famille puisqu'il peut le vendre sur le marché comme le sien propre, comme dans le cas de l'artisan ou de l'agriculteur. Inversement, le travail de la femme (épouse) est sans valeur parce qu'il ne peut pas être porté sur le marché, et il ne peut l'être en raison du contrat par lequel sa force de travail est appropriée par son mari.
Quand les femmes-épouses travaillent à l'extérieur, elles sont néanmoins tenues d'effectuer le travail ménager. Apparemment toute leur force de travail n'est pas appropriée puisqu'elles en divertissent une partie pour leur travail salarié. 
[les femmes travaillant en salariat en dehors de la cellule familiale le font en consentant d'énormes sacrifices : "conciliation" vie de famille et carrière, moindre disponibilité donc moindre ascension de carrière, promotions plus rares, salaires inférieurs à leurs collègues masculins, épuisement..., tant et si bien que à diplômes égaux ou supérieurs, responsabilités égales]
le mariage amène une mobilité descendante de la femme et au contraire une mobilité ascendante de l'homme qui se conjuguent  pour creuser un écart considérable entre les possibilités économiques des deux. 

LE DIVORCE

... l'exercice d'un métier permettant à certaines d'envisager le divorce quand d'autres dans la même situation mais sans métier, font "aller" leur mariage, on peut penser que nombre de femmes divorcées ou en instance de l'être, abordent le marché du travail en catastrophe (comme les veuves d 'ailleurs) : sans qualification, sans expérience de travail, sans ancienneté, elles se trouvent reléguées dans les emplois les moins bien payés. Cette situation contraste souvent avec le niveau honorable de leurs études, les carrières qu'elles envisageaient ou pouvaient envisager avant le mariage, la position sociale de leurs parents, et non seulement la position sociale originelle de leur mari mais surtout celle qu'il a atteinte cinq, dix, vingt ans après le mariage, au moment du divorce. De surcroît, sur leur salaire, elles ont en général des enfants à entretenir, non seulement matériellement comme avant le divorce mais aussi financièrement, ce qui est nouveau. 
[...] le niveau de vie des divorcés un an après le divorce, tombe de 40 % pour les femmes et s'élève de 70 % pour les hommes. 
La charge des enfants est l'aspect de l'état de divorce qui éclaire le plus le mariage et en même temps confirme la continuation du mariage après le divorce. Cette charge assumée par la femme, confirme l'hypothèse de l'appropriation du travail de la femme par le mari, mais de plus elle fait entrevoir ce qui est moins évident : que cette appropriation, caractéristique du mariage, persiste après que celui-ci est rompu. Ce qui nous permet d'avancer que le divorce n'est pas le contraire du mariage, ni sa fin, mais un avatar, une transformation du mariage. 

[au nom officiel de "l'intérêt de l'enfant"]

Officieusement (action négative) la garde des enfants est considérée comme un privilège et même une compensation pour les femmes, mal loties par ailleurs. Toute une mise en scène a pour but de dresser les conjoints l'un contre l'autre, de faire peser des incertitudes quand à l'issue du combat, et d'ériger la garde des enfants en enjeu de ce combat, mise en scène au terme de laquelle, celle (celui) qui obtient la garde des enfants considère avoir remporté une victoire. Bien entendu, il n'est jamais question de leur entretien -de leur charge- mais seulement de leur "garde" -notion juridique qui dénote officiellement la responsabilité civile, et officieusement le droit d'en jouir comme d'une propriété. Officiellement encore la charge est répartie entre les deux parents. Dans les faits les femmes ont toujours la garde des enfants jeunes. Leur revenu après le divorce est toujours très inférieur à celui de leur mari. Les pensions fixées par le tribunal sont toujours dérisoires. La contribution financière de la femme est nécessairement supérieure en valeur absolue à celle du mari, ce qui, compte tenu de son revenu inférieur, représente une valeur et un sacrifice relatif  beaucoup plus grand pour elle. De toutes façons, les pensions ne sont jamais versées. Mais même en restant dans le cadre officiel -dans l'hypothèse où elles sont versées- les pensions ne prennent jamais en compte l'entretien matériel : le temps et le travail de la femme. 

Ainsi, à la fois par des actions positives : l'attribution de la garde à la mère, la fixation d'une pension dérisoire, et par des actions négatives : l'omission de veiller à ce que les pensions soient versées, le tribunal consacre la responsabilité exclusive des femmes. Que ses guides officiels ne soient que des prétextes pour parvenir à ces résultats est prouvé par le fait que l'intérêt de l'enfant ne commande impérativement que celui-ci soit confié à sa mère, qu'elle soit pauvre, "immorale", ou malade, que tant qu'il nécessite un travail d'entretien important : tant qu'il y a des couches à laver, des biberons à donner, des courses à faire pour lui, etc. Dès que l'enfant a atteint quinze ans la Cour regarde généralement son père avec plus de faveur que la mère : elle ne saurait lui donner autant d'avantages que le père, plus riche (et pour cause). Un enfant confié à sa mère jusqu'à cet âge peut alors être redonné au père, toujours en considération de son intérêt ; mais cet aspect de l'intérêt de l'enfant -la richesse du parent- n'a curieusement pas joué quand l'enfant était plus jeune, son intérêt étant alors d'être langé par sa mère (et non par son père ou une personne payée par lui). Objectivement, "l'intérêt de l'enfant" a contribué à appauvrir sa mère, à enrichir son père, et à créer ainsi les conditions dans lesquelles son intérêt ultérieur est de revenir à son père.
[...] 
L'association mère-enfant ne constitue donc pas une famille ou un type de famille mais, dans sa virtualité, une condition, et dans sa réalité, une des modalités, de la seule famille : la famille patriarcale patrifocale. La misère qui accable les paires concrètes mère-enfant n'est pas un accident remédiable ou une injustice réparable. Elle est nécessaire, organisée, inévitable et constitutive du système. L'existence de ces paires est inséparable de leur condition misérable. De même qu'elles doivent exister, virtuellement et réellement, pour permettre l'exploitation dans le mariage, elles doivent être misérables pour alimenter celui-ci. " Christine Delphy

Christine Delphy est sociologue, chercheuse au CNRS, spécialiste des études féministes.
J'ai respecté scrupuleusement la ponctuation et les caractères. Mais les caractères en gras sont de mon fait. 

vendredi 16 septembre 2016

La fracture numérique femmes/hommes - Qui est responsable ?

Résumé et inspiré d'une conférence donnée par Josiane Jouët, sociologue, enseignante-chercheuse, organisée à Nantes, le 7 septembre 2016, par l'Espace Simone de Beauvoir. Ce sont les femmes qui ne veulent pas aller dans le numérique et les technologies de l'information ? Vraiment ? Ou bien c'est un milieu excluant, les hommes ne voulant pas de nous ? Explications.

Rappelons d'abord le contexte : il n'y a que les hommes qui travaillent. Travail posté, hors de la maison, salarié, comptabilisé dans les PIB nationaux, créant de la croissance en détruisant les ressources naturelles. Les femmes, elles se dévouent à leur famille, assurent la reproduction et l'intendance -pour des prunes. Ça permet aux hommes de gagner du pognon, d'avoir du temps pour faire de la politique en palabrant sous le séquoïa, ou à la Chambre des députés, ou dans une quelconque maison des hommes, c'est du pareil au même. L'humanité est une et indivisible, notamment dans l'inéquité : Bochimans, européens, étatsuniens, même combat. Évidemment, comme ils ont le pouvoir partout, ils décident des affectations prioritaires de l'argent et à quoi il va servir, surtout à leur besoins futiles, mais je m'éloigne du sujet. Et bien entendu, ils se sont arrogé la possession des outils et des armes (les deux étant grosso merdo, comme disait un de mes élégants anciens patrons, la même chose).
Donc au début, vers le milieu du XIXème siècle, ils inventent la machine à écrire. Et deviennent donc les premières dactylos ! Toute machine (ou arme) étant destinée à augmenter la productivité, et leurs industries créant des besoins et de la croissance, on a rapidement besoin de personnel supplémentaire. Supplétif, en fait, d'appoint : les femmes feront l'affaire même si les outils sont par essence à usage masculin (voir plus haut). Du coup, ils deviennent les CHEFS. Ils supervisent des pools de dactylos femmes. Moins payées qu'eux précédemment, faut quand même pas pousser.


Comme "la représentation symbolique des machines est très liée à qui les utilise" précise Josiane Jouët, très vite la machine à écrire devient un truc de bonnes femmes ! Mais quelques machines à écrire resteront plus longtemps masculines : exemple, le linotype des imprimeurs. Quand les patrons imprimeurs, avec le développement de la presse, auront besoin de personnel supplémentaire, de main-d’œuvre d'appoint, ils recruteront des femmes, moins payées, of course ! D'où le ressentiment de la CGT / Syndicat du Livre, qui voit d'un mauvais œil l'arrivée des femmes : 1) dans un milieu exclusivement masculin, et 2) payées moins cher, ce qui leur fait concurrence. Car ne nous laissons pas aveugler, le salaire inférieur au motif que les femmes ont moins de force, donc des rendements moindres (justifiant selon eux leurs salaires inférieurs) ne tient pas du tout la route. Les femmes bossent et bossent bien. Mais on a doublement tort : celui d'être là, et celui d'être aussi professionnelles qu'eux. Figurez-vous que la CGT exigea que les femmes linotypistes soient séparées de mecs linotypistes par UN RIDEAU ! Si. Ça vous rappelle l'Arabie Saoudite actuelle ? Bravo, belle et intelligente observation.

Mais nous arrivons aux années 80 : l'avènement de l'ordinateur de bureau ou PC (personal computer, pas Parti Communiste !). L'ordinateur c'est une méga-machine au départ : des câbles, des circuits intégrés, bref du gros hardware, plus quelques couches de software développé par eux, mais pas que. Le chiffrement au départ est plutôt une affaire de femmes. Dans les années 80, le PC se démocratise, devient plus petit malgré son écran à tube cathodique, et ressemble à une machine à écrire qu'on pose sur un bureau. Il fait du calcul, du dessin (industriel souvent) et du traitement de texte. Ce sont les hommes ingénieurs informaticiens qui s'en servent les premiers, puis les secrétaires. Comme ces machines font plus de choses qu'une machine à écrire, et malgré les interfaces inexistantes ou imparfaites (ah, Word sous DOS et les commandes clavier que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître), les secrétaires vont se former et gagner en compétence. Du coup, dans les années 90 dans ma SSII, on rigolait sur les managers qui refusaient de s'y mettre au motif que pour eux, un PC c'était bien bon pour un ingénieur informaticien ou une secrétaire ! Et que pour eux, ça voulait toujours dire Parti Communiste, ah ah.

Malheur, le symbole phallique PC de bureau se dilue dans l'usage, et devient un truc de bonnes femmes. Juste bon pour des secrétaires. Plus du tout valorisé comme sont les métiers de l'informatique qui restent l'apanage des mâles. Josiane Jouët qui travaille à cette époque à France Télécom, témoigne que les hommes de FT délaisseront les programmes pour PC de bureau et s'orienteront vers les gros systèmes sous Unix. Quand les femmes investissent un secteur, les mecs se carapatent ailleurs. Si une profession se féminise, elle se dévalorise irrémédiablement.

Profil du "geek", en forme de légende urbaine :
Mâle, jeune (24 ans grand maximum), no life, asocial, bouffant mal, "en compétition avec sa machine". Sorte de petit génie incompris qui a fait une scolarité déplorable avec des mauvaises notes. Retenez ça, deux écoles privées vont s'en resservir pour attirer la clientèle et faire la fortune et la réputation de leurs fondateurs. Évidemment, tout est faux : la Silicon Valley est bourrée de diplômés de Harvard ou du MIT ! Et tous les informaticiens avec lesquels j'ai travaillé (des Supélec, SupTélécoms, INPG,...) étaient plutôt ternes, pour citer mon expérience personnelle.

"My computer, myself" : les garçons s'identifient à la machine.

"Problématique de la réticence" : les filles ne veulent pas être comme des garçons, les filles ne se voient pas du tout comme cela, les "valeurs" viriles ne les attirent pas, la compétition avec la machine non plus. Et puis, elles sont bonnes à l'école, elles ont de bonnes notes et elles sont sociables, elles. Elles prennent aussi des douches, et changent de fringues régulièrement. Un autre monde. Selon Josiane Jouët, il y a chez elles une "crainte de l'outil : elles utilisent l'informatique, mais elles ne font pas de l'informatique". Il y a un usage commun de l'informatique par les deux sexes, mais il y a exclusion des femmes de la conception. En 2015 il n'y a que 11 % de femmes dans les écoles d'ingénieurs, "malgré de gros efforts pour les attirer" selon Josiane Jouët ! C'est là que nos avis divergent : les femmes sont admises A CONDITION qu'elles adoptent une culture de mecs. L'Ecole 42, moins de 5% de filles, fondée par Nicolas Sadirac (ex d'Epitech, réseau d'écoles privées recrutant avec le bac et fonctionnant avec exactement les mêmes méthodes) avec l'argent du milliardaire Xavier Niel (autodidacte, c'est vrai, ayant fait fortune dans la pornographie et le minitel rose dans les années 80) recrute des jeunes "en déroute scolaire" et se propose de leur donner un diplôme d'informaticien après une scolarité intensive de type militaire et de "sélection naturelle" en "piscines" où le manque de sommeil et le présentéisme sont valorisés. Nage ou crève, en gros. Outre que les filles ne sont pas en déroute scolaire, c'est un mode de fonctionnement qui ne convient pas aux femmes : pendant que les mecs s'investissent 24/7/365 qui assure l'intendance, hein ? Les femmes ont d'autres désirs que vivre un affrontement monomaniaque et autiste avec une machine.

D'ailleurs, elles investissent massivement le secteur du multimedia : la communication numérique se féminise avec 3/4 de filles et 1/4 de garçons. Elles sont autant, voire plus présentes que les garçons, sur les médias sociaux Facebook, Twitter, les blogs... où elles produisent des contenus éditoriaux, créent de l'opinion et font de l'activisme ; les femmes sont parfaitement à l'aise avec les techniques numériques : elles échangent entre elles vidéos, images, textes et... humour. On ne présente plus non plus les blogueuses mode et les youtubeuses influentes invitées dans les défilés de mode ou pour promouvoir les produits des grandes marques. Les femmes sur les médias sociaux sont clairement devenues des influenceuses. Les féministes y ont retrouvé une nouvelle façon de réseauter et de faire avancer leurs idées.

A tel point que la riposte des hommes ne s'est pas fait attendre. Ressac : attaques en lignes, sites hackés, cyber-harcèlement et cyber-violence, menaces de viol et de mort pour certaines d'entre elles qui doivent renoncer et fermer leur compte. A telle enseigne que la loi numérique en cours de préparation prévoit un plan de mobilisation contre "le cybersexisme, cette réaction et ce repli identitaire des hommes conservateurs crispés sur le genre."

Alors, me direz-vous pourquoi ne pas laisser un dernier petit pré carré aux garçons -puisque décidément ils ne veulent pas travailler avec nous- le développement et la conception de logiciels et d'algorithmes ? Mais parce qu'un algorithme n'est pas un contenu mathématique neutre, un langage universel. Les algorithmes (formules statistiques à plusieurs entrées) sont truffés de biais produits par les besoins et préjugés sexistes et racistes des gens qui les conçoivent, en l'occurrence ici, les hommes. Les logiciels d'analyse des métadonnées ou données brutes (big data) qui vont régir nos vies, nous informer, informer nos fournisseurs d'assurances, par ex... doivent être conçus aussi par les femmes et par des gens qui ne sont pas que des techniciens. Sans cela on se prépare une fois de plus un monde clivé où les besoins plus universels des femmes seront occultés et passés sous silence au profit des besoins étroits et égoïstes des patriarcaux et de leurs agents. Et c'est urgent quand on voit cet article des Echos !

* Les formules en caractères gras et rouge entre guillemets sont de Josiane Jouët.

samedi 10 septembre 2016

Les maîtres du monde (bis)

De quelques "sommets" internationaux -notez que les hommes de et au pouvoir se placent d'emblée là où l'oxygène est raréfié (avis aux femmes qui voudraient les concurrencer) et quelques "processions masculines" :

G20 summit Hangzhou (Chine) ce début septembre - Photo de famille
(attention toute robe n'est pas forcément portée par une femme, et tous les pantalons par les hommes !)


Une vue imprenable sur la calvitie de Poutine serrant la louche à Ban Ki Moon (même lieu)


Quelques mois plus tôt au G20 des ministres de finances à Chengdu : la rangée de devant assise souffre nettement du syndrome des "couilles de cristal", Christine Lagarde est seule épargnée, elle n'en a pas !


Et dans notre beau pays me direz-vous ? Comment cela se présente-t-il ?

Pas de commentaire : le titre de BFM TV se suffit à lui-même ! Bon, moi là, je ne chipote pas, qu'ils restent entre couillus à célébrer un dieu à leur image (couillu donc) ne me dérange pas. Inventons notre propre spiritualité, nous, les femmes !


Les Républicains en Université d'été à la Baule -photo de l'année dernière, notez qu'elle n'a pas pris une ride. Tellement flanelle grise, mâle blanc de plus de 50 ans la photo, que BFM TV s'est complètement mélangé les pinceaux et a cru entendre Bruno Le Maire parler de "nos femmes", ce qui a fait monter le rouge au front des féministes et pas des moindres, il a même été traité par une de "connard", je cite. Après plus ample informé, il s'est avéré qu'il n'a jamais dit "nos femmes" mais "les femmes" à propos du voilement des femmes et du burkini. BFM a présenté des excuses. On prête aux riches. Comme l'a souligné un édito d'Arrêt sur images, ça leur pendait au nez.

La photo de cette année :((


Et last but not least, les champions des comices agricoles et des concours de poulinières à Flers de l'Orne, j'ai nommé les ministres européens réunis cette semaine à Blois et Chambord pour discuter de la PAC (politique agricole commune) où les éleveurs exploitent toutes les vaches à traire et les poules pondeuses qui passent à leur portée :









Pour agrandir et éventuellement passer en diapositives, cliquez sur chaque photo.

Ils prennent bien soin de laisser deux ou trois femmes (alibi pensent-ils ?) rôder dans le coin pour donner le change : "regardez on n'est pas homosexuels, il y a une femme parmi nous" ! Et puis, ils sont com-pé-tents eux, avec les femmes il y a toujours un doute. Pourtant, quand on fait le bilan de leur gouvernance, ça ne saute pas aux yeux :
- Un milliard d'affamés malgré (à cause ?) de l'aide alimentaire qui permet d'écouler les surplus des pays riches et subventionnés ; "Madame, nous nourrissons le monde" (la FNSEA) !
- Guerres et expéditions hasardeuses et désastreuses, mal préparées et mal terminées comme en Irak, Afghanistan, Libye, Yémen..., qui précipitent les peuples dans le désastre et sur les routes de l'exil, avec des milliers de morts en Méditerranée et des "migrants" à nos frontières, migrants dont ils ne veulent pas.
- Menace climatique élevée qui fait ressembler le problème actuel des migrants à un signe avant-coureur de ce qui nous attend : des gens obligés de fuir pour échapper aux inondations, au feu ou à la sécheresse.
- Destruction en cours de la biodiversité et de la nature, terraformation, à tel point que nous sommes devenus une force géologique qui concurrence les éléments. Tout cela est advenu alors qu'ils avaient le pouvoir sans partage. Il est temps qu'ils passent la main et laissent les femmes s'exprimer : on saura enfin si elles sont "compétentes" et feront mieux. On n'a plus grand chose à perdre.
Theresa May a récupéré le pouvoir en Grande-Bretagne alors que les hommes se débandaient devant le désastreux Brexit provoqué par les mensonges de tous les partis de gouvernement comme d'opposition. Ils trouvent toujours des femmes quand il s'agit de nettoyer les effets de leur stupidité et de leur incurie : aux femmes, le pouvoir quand ils font défaut. Mais ils n'ont pas dit leur dernier mot : les USA votent dans moins de deux mois : les Républicains ont investi un escroc, Donald Trump, face à une femme compétente. Qui vivra verra.

samedi 3 septembre 2016

Amazones : la résistance au patriarcat


Amazone se préparant pour la bataille - 1860 - Par Pierre-Eugène-Emile Hebert.

Après le billet précédent sur la contrainte des femmes à la reproduction par le patriarcat, contrainte qui a fait que notre espèce soit florissante en nombre au delà de toute espérance (en espérant que cela ne nous condamne pas à la destruction, le patriarcat préférant toujours à la qualité frugale, la production en quantité industrielle, cela lui fait de la réserve pour ses guerres), cette semaine, je vous propose un texte de Ty Grace Atkinson, féministe radicale, sur le mythe des Amazones, mythe qui doit bien traduire une réalité : les femmes auraient résisté avant d'être défaites et laminées par un système destructeur, parasite, vampire, et pour tout dire, inhumain. Le texte ci-dessous termine une conférence de mars 1970 donnée à l'Université de Rhode Island.

" J'en suis venue à connaître plus ou moins en détail la légende des Amazones lors de mes efforts pour trouver un précédent aux théories de Valerie Solanas. C'était à l'époque de son arrestation. L'argument le plus solide pour prouver la folie de Mademoiselle Solanas était que les femmes ne peuvent pas se séparer des hommes. Je me suis alors souvenue qu'un groupe de femmes avait déjà dans le passé formulé une sorte de nationalisme féminin. 
J'ai cherché à remonter le cours de cette histoire. Nombreuses étaient les variantes, nombreuses les localisations géographiques de ces groupes féminins, mais toutes avaient des éléments communs. 
Une des légendes les plus persistantes de toute la mythologie grecque est celle des Amazones. Un groupe de femmes vivait sans hommes en Phrygie. Ces femmes vivaient de l'agriculture et ne sortaient de leur pacifisme que pour défendre leur terre. Elles pratiquaient le culte de la déesse Athéna, déesse de la connaissance, de l'industrie et de la guerre. On disait qu'Athéna elle aussi avait été jadis une Amazone.
A la même époque, Thésée cherchait à réaliser l'unification nationale des cités de la Grèce continentale. Il avait déjà conquis tous les autres état, les ajoutant ainsi à son butin. Thésée et son peuple vénéraient le dieu Dionysos, dieu du vin et de l'intempérance.
Les Amazones étaient le dernier bastion opposé à la nation grecque. Thésée et ses guerriers envahirent la Phrygie et enlevèrent la reine Antiope. Les historiens racontent que pour soumettre et asservir Antiope, Thésée l'épousa de force. Tous les historiens concordent sur le fait que les Amazones considéraient le mariage, et non l'acte sexuel, comme la plus grande violation. 
Les Amazones firent leurs préparatifs de guerre contre les Grecs. Jusqu'alors, toutes leurs guerres avaient été défensives et faites sur leur territoire ; elles connaissaient mal l'art de la navigation, et arrivèrent en Grèce continentale affaiblies par le voyage. 
Les Amazones assiégèrent Athènes pendant des mois. Antiope, corrompue par l'esclavage, lutta aux côtés de son mari et de son fils. Accidentellement, une flèche tirée par les Amazones tua Antiope aux côtés de son époux. 
Les Amazones battirent en retraite. Mais les Grecs commémorèrent cette bataille dans la poésie, la sculpture, l'architecture, en somme dans toute leur culture. Certains historiens certifient la réalité historique des Amazones. Je ne peux me prononcer à ce sujet, mais il me semble raisonnable de penser que la légende traduit une résistance historique des femmes à l'oppression des hommes. Cette légende pourrait aussi trahir une sorte d'ambivalence ou culpabilité des hommes envers l'oppression qu'ils exercent sur les femmes. 
En tous cas, cette légende hante toutes les mémoires, et l'on peut dire qu'elle contient plus d'une leçon. " Ty Grace Atkinson

* Valerie Solanas rédigea The S.C.U.M. Manifesto, la déclaration féministe la plus importante qu'on ait écrite jusqu'à présent en langue anglaise. Solanas blessa avec une arme à feu l'artiste pop Andy Warhol et fut arrêtée au mois de juin 1968 pour cela. 

Dans Odyssée d'une amazone - Des femmes édition - Recueil des textes et discours féministes radicaux prononcés par Ty Grace Atkinson entre 1967 et 1972.

Les hommes ont tenté de récupérer en le corrompant le mythe des Amazones dans différents essais pour se l'approprier et le détruire : notamment avec les "amazones du Dahomey", ces femmes guerrières qui donnèrent du fil à retordre à Lyautey, colonisateur de l'Afrique pour le compte de la France (c'étaient plus des groupes armés féminins palliatifs du manque de recrues hommes, ce qui ne diminue pas leur courage évidemment), et le commando d' "amazones" de feu Mouammar Khadafi, ci-devant dictateur lybien, et agresseur sexuel notoire qui a mal fini. Ces deux cas n'ont rien a voir avec une quelconque résistance des femmes au pouvoir masculin.

jeudi 25 août 2016

La maternité : construction sociale sous la contrainte


" La question [est] de savoir si la "sexualité" n'est pas pour les femmes une expression individuelle, subjective, mais une institution sociale de 
violence ". Monique Wittig 1980.

Rapt de jeunes filles dans des villages africains, simulation d'enlèvements dans des régions du Moyen-Orient, initiation à la sexualité par le viol, voire le viol en réunion chez certains peuples premiers, mariages des fillettes, interdiction de la contraception et de l'avortement, -même dans nos pays dits évolués ce droit durement acquis par les femmes peut à tout moment être remis en cause-, injonction à la maternité partout, une femme célibataire sans enfant servant de repoussoir à toutes les autres puisqu'elle aurait forcément raté une vie d'épouse et de mère selon les critères patriarcaux, "devoir conjugal" imposé (le viol dans le mariage n'est reconnu que de façon récente dans une petite poignée de pays), les abondants mythes sur l'enlèvement des Sabines, d'Europe ou d'Orithye (ci-dessous) et leurs représentations dans nos musées, la prohibition des armes pour les femmes dans toutes les sociétés humaines (voir le billet précédent sur Jacqueline Sauvage), leur interdisant de fait de se défendre : proies d'abord, accablées d'enfants ensuite, elles ne peuvent pas courir ni s'enfuir ; ajoutez l'excision qui a eu cours dans toutes les sociétés, dont le but est de faire que les femmes n'aient pas d'appétit pour les rapports sexuels (douloureux) ou en tous cas de bien les calmer, vous avez la démonstration que la phrase de Wittig ci-dessus est exacte. L'espèce humaine est, par rapport à d'autres espèces de mammifères, peu prolifique selon les anthropologues, si nous avons réussi à peupler la terre, c'est par la contrainte faite aux femmes. A la schlague.

Enlèvement d'Orithye par Borée - Attribué au florentin Cosimo Ulivelli, peintre baroque du XVIIème siècle - Musée de Dole

"Le domptage meurtrier des femmes pour en faire des corps-outils de reproduction" : voici quelques proverbes. De Virginie (USA) "garde-les nu-pieds et enceintes" ; du sud de l'Italie "pour garder la femme à la maison, cache ses chaussures et engrosse-la" ; dans la campagne toscane "Un an la mamelle, un an le gros bide, ça va bien la coincer". Donc, "immobiliser les femmes pour les faire engendrer, les féconder pour les immobiliser". In Paola tabet : La construction sociale de l'inégalité des sexes.

Mais si elles cèdent, elles ne consentent pas !

" A l'inverse du discours masculin qui se déploie sur le mode de la glorification et même de la vantardise, c'est sur le ton de la complainte que se déroule le discours féminin. En dépit de la tendresse qui entoure son enfance, la petite fille s'instruit vite du sort qui l'attend après son mariage : son rôle, sa raison d'être même sera de fournir à la lignée de son mari progéniture et main-d’œuvre. Le mariage qui lui est présenté comme une rupture brutale (et on la convainc que tel est le cas) entre une enfance choyée et une vie de production et de procréation forcenées. Des chants mélancoliques lui enseignent la douleur d'être séparée des siens, livrée en échange de quelques vaches, promise à une vie lointaine et dure dont aucun de ses frères n'ira la libérer. Elle apprend que de son bonheur nul ne se souciera. 
Aucune compensation ne viendra éclaircir l'horizon de la jeune fille, si ce n'est la perspective bien lointaine d'établir un jour ses enfants et, satisfaite du devoir accompli, de se décharger des tâches domestiques sur ses belles-filles et de jouir tranquillement du respect général. ; cela revient, pour l'épouse, à ne s'épanouir que lorsque cesse sa vie biologique de femme. Aussi voit-on des mariées en pleurs. On va même dans certaines régions, jusqu'à leur bander les yeux au moment de partir en cortège nuptial, pour les désorienter et ainsi les empêcher symboliquement de revenir chez elles. " In L'anatomie politique - Nicole-Claude Mathieu

Vous me direz sans doute que ceci n'a plus cours chez nous aujourd'hui ? Que le mariage est devenu une sympathique fête de famille un peu vulgaire, mais bien inoffensive ? Détrompez-vous : la pression sociétale à la maternité à toujours cours, et nous ne valons que par le nombre d'enfants produits ; et la culture du viol nous rappelle sans cesse que nous arrivons de là, nous les femmes. Cela pèse sur notre histoire collective et c'est profondément inscrit dans notre psychisme. Et il faut marteler qu'élever des enfants dans une société où la richesse produite est comptabilisée selon les critères marchands du travail posté masculin, généralement destructeur, fait que la maternité contribue à l'affaiblissement économique des femmes, qu'elles y sont exploitées, puisque l'élevage d'enfants, tout en étant valorisé et présenté comme l'aboutissement d'une vie de femme, est un dû, issu des corvées et du servage, il doit être fait BENEVOLEMENT !

Culture de la contrainte et du viol : les musées et jardins publics (sans parler des productions de pop culture : cinéma, BD... ) servent d'omniprésents rideaux de scène de théâtre pour nous rappeler la
menace :

Enlèvement d'Orithye par Borée - Musée des Beaux-Arts de Rennes par François-André Vincent, Tableau peint au XVIIIème siècle.

Rappelons toutes ces scènes violentes d'enlèvements de Sabines, d'Europe, les razzias des émirs d'Orient, où les femmes sont enlevées et partagées entre chefs et soldatesque selon des critères de jeunesse et de beauté : il y en a au moins un par musée ! Les mythes sont centrifuges et rapportent des histoires vraies. Une anecdote sur Rennes et ce tableau qui fait partie de sa collection permanente du musée des Beaux Arts : en 2014, lors d'une visite, je tombe sur une salle dédiée à l'art contemporain où, avant la porte, un avertissement met en garde les parents d'enfants en bas âge sur certaines "scènes explicites" pas forcément destinées à ceux-ci ! Je rentre dans la salle et (effectivement ?) il y a un grand tableau figuratif moderne à la peinture acrylique représentant une femme à la renverse, avec sur le visage et le cou des taches blanches translucides : le titre précise que c'est une "éjaculation faciale". Bon. Mais des enfants jusqu'à 15 ans savent-ils distinguer une éjaculation faciale, dans un musée de surcroît, et sont-ils censés même connaître l'expression ? Sauf à avoir été mis en présence de pornographie, ce qui peut être le cas, j'ai des doutes. Après visite de la salle, je sors en tournant à droite et j'arrive en face de cet enlèvement d'Orithye, et là, pas d'avertissement spécial sur la violence de la scène. Étrange, non ? Dans la même salle, il y a des descentes de croix du corps supplicié du Christ, des quantités de femmes à loilpé, peintes par des hommes, de préférence entourées de mecs habillés, ce qui représente la disponibilité sexuelle, mais motus. C'est de l'aarrrrrt !

Bah, au jardin des Tuileries, une des promenade favorite des nounous parisiennes, on peut voir ça :

toujours la même Orithye, qui est toujours enlevée par Borée ! Par Eugène Atget - XIXème siècle

Que dire à une petite fille intriguée par la scène et qui pose des questions, m'a demandé une de mes abonnées Twitter ? Eh bien, c'est le moment où jamais de faire preuve de pédagogie : dites-lui que c'est un vilain monsieur qui s'attaque à Orithye et que, d'ailleurs, on peut voir qu'elle n'est pas d'accord et se débat. Et que c'est exactement comme cela qu'il faudra qu'elle fasse si, on ne sait jamais ça pourrait arriver, un vilain monsieur qu'elle ne connaît pas voulait l'emmener quelque part où elle ne veut pas aller : elle crie très fort, appelle au secours, griffe, mord et se débat. C'est mieux d'en faire une Zazie dans le métro avertie et offensive, qu'une fille crédule, prête à suivre le premier néfaste venu, je trouve. Mais je sais que pas mal vont trouver pas bien du tout de les effrayer avec la simple évocation des habitudes de prédations masculines largement tolérées par la société : après tout elles DEVRONT s'en trouver un présentable de mec un jour. Vous voyez, la boucle est bouclée, le piège se referme.

ACTUALISATION 27 août 2016 : Les chibok Girls, enlevées de leur école le 14 avril 2014 par la secte islamiste Boko Haram, selon le principe de la razzia, sont en captivité depuis 866 jours aujourd'hui. Destin imposé : viols, contrainte à la procréation et à la reproduction. Rendez-nous nos filles ! Bring back our girls !

 Photo : Nigeria Today

mardi 16 août 2016

Libérez Jacqueline Sauvage !

Après deux procès d'Assises où Jacqueline Sauvage est finalement condamnée à 10 ans ferme pour le meurtre de son mari qui la violentait -avec peine incompressible de 5 ans, la légitime défense n'est pas reconnue par le Tribunal-, une pétition réclamant la grâce de la condamnée qui recueille plus de 435 000 signatures, puis une grâce partielle (liberté conditionnelle sans période de sûreté) accordée par le Président Hollande, finalement, le JAP (Juge d'application des Peines) rejette sa demande de libération et décide du maintien en prison de Madame Sauvage le 12 août 2016, après que la commission d'évaluation ait conclu à sa capacité à récidiver et donc l'ait déclarée dangereuse. Notez que le Parquet de Melun était favorable à sa libération. Il a d'ailleurs fait appel.

Photo : Karine Plassard
 
Après 48 ans de sévices par le "prince charmant", sur elle et ses filles, le cogneur n'étant plus de ce monde, on se demande la sécurité de qui Madame Sauvage pourrait bien menacer ! Contrairement même à ce que pense une de mes lectrices farouchement anti-chasse comme moi, je ne la vois même pas recrocher dans un fusil de chasse pour tuer une bécasse ! D'ailleurs, je ne le lui conseillerais pas. Mais bon, les fantasmes de la société sur les "femmes violentes", le tabou universel des armes pour les femmes -abondamment documenté par les anthropologues femmes justement- dans le but de les contraindre aux services sexuels et à la reproduction forcée : Jacqueline Sauvage tue avec un fusil de chasse, ce qui est mal porté pour une femme, la littérature abonde d'empoisonneuses diaboliques, le poison est moins phallique ; rajoutez les réflexes corporatistes de la Justice désavouée par l'opinion publique (succès de la pétition) et le Président de la République, tout cela fait sens et peut expliquer le jugement du 12 août.

Mais ce qui explique surtout, c'est l'éternel angle mort où se trouve la violence contre les femmes, ce point aveugle de la société : elles auraient dû porter plainte, s'enfuir du domicile (étrange comme c'est la victime qui doit se punir en abandonnant son chez elle, pas le cogneur !) en laissant tout derrière elles. Les exemples abondent-ils que des femmes meurent justement d'avoir osé quitté le violent qui ne supporte pas l'affront fait à son égo, qu'il tue tout le monde : enfants, compagne, voire belle-famille et voisins qui tentent de s'interposer, avant de se donner la mort ? Mais rien n'y fait. Et puis, ces affaires sont évoquées sous tant de formules euphémisantes et romantisées selon le storytelling des journalistes : "drame familial", "drame de la séparation", "crime passionnel", "différend familial", formules qui banalisent et excusent les violences faites aux femmes. Il arrive couramment que la terreur machiste d'époux évincés fasse plus de victimes qu'un terroriste djihadiste : voyez-vous les plateaux de télévisions envahis non stop d'experts pendant des jours pour évoquer le crime, ses conséquences traumatiques, et proposer des solutions ? Voyez-vous Bernard Cazeneuve arriver sur les lieux pour afficher sa solidarité avec les victimes ? Sûrement non. Le terrorisme machiste sert pourtant aussi à cela : à montrer aux récalcitrantes qu'elles agissent à leurs risques et périls, que les cogneurs ont les moyens de les faire rentrer dans le rang, avec l'appui de la justice et de la société encore ! Sinon, elles le paieront de leur mort et de celle de leurs enfants et proches. Alors comment comprendre dans ces circonstances l'étonnement du tribunal sur le fait que Jacqueline Sauvage ait supporté la violence maritale pendant des décennies ?

Comparons également les libérations conditionnelles d'un Bertrand Cantat condamné à 8 ans de prison par un tribunal lituanien pour le meurtre de Marie Trintignant, et libéré par un JAP français à la moitié de sa peine, car il donnait toutes garanties de non dangerosité et de
réinsertion ? Sa première épouse, sans doute elle aussi victime de sa violence s'est suicidée, mais la société regarde ailleurs. Autre cas, celui sud-africain cette fois, d'Oscar Pistorius, condamné à cinq ans de prison pour le meurtre de Reeva Steenkamp, libéré quelques semaines plus tard. Décision tellement choquante que là aussi, le Procureur a fait appel. Et il n'y aurait pas de double standard ?


La grande tolérance de la société aux injustices et aux violences faites aux femmes a plus qu'assez duré ! Justice pour Jacqueline Sauvage. Que la justice entende enfin les victimes !
On ne lâche rien.
Nouvelle pétition pour la libération totale de Jacqueline Sauvage - Signez et partagez. Merci.

Liens : Sur l'invention journalistique "crime passionnel" justifiant le meurtre conjugal par des époux/amants frustrés.
Tout est bon pour justifier ou romantiser la boucherie : Storytelling de journalistes Il était une fois le "crime passionnel"
Pétition à Jean-Jacques Urvoas sensibilisant les magistrats aux propos minimisant les violences aux femmes - A signer. 

lundi 8 août 2016

La faim - Martin Caparros

Ce livre de 800 pages est un travail de 8 ans de voyages et d'interviews de femmes (surtout) du Monde Tiers, de pays africains en sous-nutrition endémique, aux bidonvilles de Mumbai, Dacca, Madagascar, aux villes ruinées de la Rust Belt étasunienne et leurs SDF qui se nourrissent dans les poubelles, ou bénéficient de l'aide alimentaire, et il a été financé par une bourse espagnole. Martin Caparros est un journaliste et écrivain argentin, donc nourri aux côtes de bœufs des pampas (plaines herbeuses) de son pays. Mais les pampas en Argentine, c'est fini : elles ont été transformées en champs de culture de soja pour nourrir les vaches laitières européennes et les poulets et porcs chinois. A tel point que la consommation de viande en Argentine est en train de chuter ! Le comble pour un pays de viandards invétérés.


La faim : une histoire humaine. Passer de chasseurs cueilleurs occupés 90 % de leur temps à chercher leur nourriture, à agriculteurs sélectionnant leurs graines, -je devrais dire d'agricultrices car même Caparros ose que l'agriculture est une invention de femmes- semant, constituant des réserves, inventant la cuisson (sans doute par hasard, en laissant tomber quelque chose dans un feu) puis la cuisine et les rites de table, pour enfin arriver à l'invention de cette merveille, le pain :
" Faire du pain est le résultat de milliers d'années de recherches, un périple extraordinaire. Planter des semences, en récolter les plantes, moudre les grains, les transformer en pâte, lui donner une forme, l'enfourner : quatre ou cinq technologies  d'une extrême complexité -quatre ou cinq découvertes éblouissantes- combinées pour que les humains méditerranéens produisent leur aliment le plus emblématique. A telle enseigne que, dans l'Iliade et l'Odyssée, Homère dit souvent "mangeurs de pain" pour parler des humains ".

Quand le pain vient à manquer, tremblez puissants, les peuples font des révolutions : 1789 en France et les Printemps arabes en 2011 pour ne citer que ces deux-là. La faim est donc une construction sociale comme le fait de passer trois fois par jour à table. La peur de la famine hante l'histoire humaine, et les famines détruisent les sociétés car elles détruisent la cohésion sociale : en cas de famine aigüe on mange d'abord les animaux de compagnie, puis les cadavres animaux et humains frais, puis on déterre les morts, on abandonne les enfants et on finit par manger les bébés, les filles en premier ! Ces phénomènes ont été constatés dans les cas historiques de famines aigües volontairement organisées : dans les années 30 en Russie soviétique, les koulaks affamés par Staline, et dans le ghetto juif de Varsovie, affamé par les nazis. La faim est une arme puissante. Les étapes de la faim sont les suivantes telles que constatées par les ONG internationales : monotonie alimentaire, malnutrition, dénutrition plus ou moins sévère, puis famine. On meurt rarement de faim, mais en général d'affections opportunes, la faim affaiblissant l'organisme.

Les causes de la faim : elles vont des sécheresses aux mauvaises récoltes, causes généralement dues à la nature, de surpopulation entraînant la destruction de l'environnement (Pascuans...), guerres, génocides, obstacles à l'organisation de la distribution alimentaire, puis dans notre monde moderne d'abondance, de causes économiques : mondialisation, appropriation des terres, ruine des petits producteurs du Sud par les généreuses subventions octroyées dans l'hémisphère Nord : l'agriculteur le plus subventionné au monde est le paysan américain, pays le plus libéral mais qui concurrence mortellement les agricultures des pays du Monde Tiers. Le paysan indien rêve de se réincarner en vache européenne écrit Caparros : 2,70 dollars par jour pour se nourrir contre 20 centimes de dollar pour le paysan hindou.

" La viande est puissante. Manger de la viande est un déploiement féroce de pouvoir. La  viande est la métaphore parfaite de l'inégalité " écrit Caparros, pas végétarien pour un sou, puisqu'il ne croit qu'aux protéines animales. La Révolution Verte (accroissement très important des gains de productivité grâce aux progrès dans la sélection des semences et à la mécanisation de l'agriculture) des années soixante a produit des excédents : on a imposé sur les tables américaines et européennes de la viande nourrie au grain (les bovins sont des herbivores, rappelons-le) au moins deux fois par jour. Une catastrophe. " Aujourd'hui, la majeure partie de la production mondiale obéit à ce modèle. Et le cheptel d'augmenter. Si on prend les vaches, rien que les vaches -écrit Caparros- : elles étaient 700 millions dans le monde il y a un demi siècle ; aujourd'hui, elles sont 1,4 milliards. Une vache pour cinq personnes ; plus de viande bovine que de viande humaine en train de manger la planète. Chaque année 7 milliards de poulets voient le jour dans les élevages brésiliens, un par habitant sur la planète et ils les exportent. Mêmes chiffres aux USA et en Chine, sauf qu'eux les mangent eux-mêmes. Au cours des dernières décennies, la consommation de viande a augmenté deux fois plus que la population, la consommation d’œufs trois fois plus. Ces chiffres doubleront d'ici 2030.
" L'élevage occupe déjà 80 % de la surface agricole du globe, 40 % de la production mondiale de céréales, 10 % de l'eau de la planète. Trois milliards de gens utilisent les ressources de 7 milliards. La viande est un étendard et une proclamation : le monde ne peut être utilisé ainsi que si nous sommes un petit nombre à l'utiliser. Si tous veulent l'utiliser pareillement, cela ne peut pas fonctionner. L'exclusion en est la condition nécessaire -et jamais suffisante. ".

Subventions massives à l'agriculture et à l'élevage dans l'hémisphère nord, plus les injonctions du FMI vendu à la croyance libérale de la "concurrence pure et parfaite", que les lois du marché arrangeront tout (foutage de gueule puisque le libéralisme ne s'applique qu'aux plus pauvres), tout cela provoque la ruine des petits producteurs du Monde Tiers qui n'arrivent plus à vivre de leur terre, -notamment les femmes, peu outillées et sans accès aux prêts bancaires pour investir-, cela donne une fuite massive vers l'illusion des villes et clochardisation qui va avec. Du coup, les terres deviennent libres pour l'appropriation (land grab) par des gros consortiums investisseurs, ou carrément des pays tels la Chine et son milliard d'habitants qui a ruiné ses terres cultivables en les polluant et en les surexploitant. L'absence de cadastre et de titres de propriétés dans le monde Tiers font le reste. 25 000 PERSONNES MEURENT DE FAIM OU DE MALNUTRITION CHAQUE JOUR SUR LA PLANETE. Et c'est un crime organisé, voulu, provoqué, un GENOCIDE QUOTIDIEN.

Les ONG (oènegés écrit Caparros) en ont fait leur fond de commerce. Une ONG luttant contre la faim, c'est un peu comme une super usine d'incinération de déchets : ça appelle le déchet sinon elle arrête de fonctionner. Le zéro déchet ne l'intéresse pas : il met tout le monde au chômage et il ferme la belle usine. L'oènegé contre la faim a besoin d'affamés pour faire rentrer l'argent des donateurs/trices dans les caisses et continuer à faire son business. D'ailleurs, une belle famine, avec bébés atteints de l'affreux kwashiorkor (ventre gonflé, oedèmes, membres allumettes, œil éteint) est pain bénit, les dons affluent. Une belle catastrophe dite naturelle aussi d'ailleurs. Mais y a-t-il encore des catastrophes "naturelles" sur la planète ?

Dans un chapitre, l’irascible Caparros se paye aussi "Mademoiselle Agnès" comme il l'appelle : Mère Thérésa de Calcutta, en cours de béatification et en odeur de sainteté au Vatican. C'est bien normal, les mourants tirés de la rue à qui on donne une paillasse, mais pas de soins, en Inde, lui doivent beaucoup. Et les comptes de sa congrégation n'ont jamais été publiés.
" Est-ce un hasard si parmi les dizaines et les dizaines de gens que j'ai interviewés, il n'y a eu pratiquement aucun athée ? Si -presque- tous avaient une religion, croyaient en un dieu qui expliquait et justifiait leur vie de merde ? Nous pensions nous être débarrassés des religions. Leur retour est un des coups les plus durs de ces dernières années. Puisqu'il n'y a plus de lendemains radieux sur terre, que reviennent ceux du ciel. Nous sommes revenus au futur le plus ancien : celui qui ne change pas. "

La faim est genrée. C'est Caparros, pourtant pas féministe du tout, qui le dit. Six filles/femmes pour dix mal nourris ou carrément dénutrits. D'ailleurs les personnes interrogées par le journaliste sont en majorité des femmes qui passent 90 % de leur temps et de leur budget à se procurer de la nourriture. Elles se couchent le soir avec l'angoisse de trouver comment nourrir le lendemain les enfants qu'on leur colle dans le ventre. Mariages forcés, viols, tromperie par un amoureux qu'elles épousent pour se retrouver en position de 3ème épouse chez un polygame qui ne leur a rien dit, mais "ce n'est pas grave, il ne me bat pas" ! Sic. Un exemple malgache de la toxicité du patriarcat à l'égard des femmes cité par Caparros : Sophie, une représentante d'AICF (Action Internationale Contre la Faim) cherche le moyen de faire arriver l'eau dans un village malgache pour y cultiver des légumes et des arbres fruitiers sur une terre aride, et améliorer, diversifier ainsi la ration alimentaire journalière. Elle étudie évidemment le fonctionnement "ancestral" de cette société traditionnelle et autoritaire. Et tombe sur la question suivante : comment s'assurer que l'argent qu'elle se prépare à leur donner soit bien utilisé pour ce projet par le chef de famille, et pas à acheter des zébus ? Car en effet, les zébus jouent un rôle important dans cette société patriarcale. Ils ne les mangent pas, ils ne les font pas travailler, ils n'allument pas le feu avec leurs bouses séchées, qui ne servent pas non plus de fertilisant. Ils boivent juste un peu de son lait quand la vache fait un veau, c'est à dire pas toute l'année.
Non, le zébu sert à mesurer la richesse d'une famille : " les étables sont remplies de monceaux de merde pour faire étalage de leur puissance ", s'énerve Caparros. Le zébu sert à afficher le statut social et aussi de réserve de richesse. Il est échangé contre une épouse, il est sacrifié lors de fiançailles ou d'un mariage, il paie les matériaux pour se construire un caveau pour des funérailles. Et, bien entendu, LES FEMMES SONT EXCLUES DE LA GESTION DES ZEBUS ! Enorme problème pour Sophie : comment faire pour que l''argent d' AICF n'aille pas acheter des zébus. Hallucinante irresponsabilité des hommes.

Une écriture visuelle, un auteur en colère, 800 pages qui se lisent comme un roman, un voyage sur les lieux les plus déshérités de la planète, sur des montagnes de déchets où des gens gagnent leur vie et leur
nourriture : La Faim est un texte qui secoue, dénonce impitoyablement le sort fait à un milliard d'humains mal nourris -le chiffre est en débat, car en plus, les données actuelles remontent à une erreur de la FAO des années 90, quand ils ont tenté de compter. On ne sait donc pas si le nombre d'affamés monte ou diminue. Un milliard de gens en trop, jetables, dit Caparros, dont l'économie impitoyable n'a pas besoin. Mais attention, tout de même, pour l'instant, les rustines des ONG, l'aide alimentaire quand elle arrive, la résignation de gens trop occupés à trouver leur pitance font que rien ne bouge dans l'indifférence générale au sort qui leur est fait. On peut les nourrir. La terre produit en surabondance de la nourriture pour 12 milliards d'humains, pour le moment. Gaspillage au nord, dénutrition au sud, combien de temps avant que ce milliard de gens se révoltent ? Car la faim conduit aux révolutions généralement violentes. L'histoire nous l'a montré.

Liens - Sur la souveraineté alimentaire : Déclaration de Nyéléni - Mali 2007 - La Via Campesina
Sur l'exode rural et le bidonville global : Le pire des mondes possibles - Mike Davis

Capitale du Bangladesh, Dacca : 154 km2, 15 millions d'habitants (2010), densité 45 508 habitants au km2. Population en croissance de 4,2 % par an - Population en 1872 : 69 212.
" Dacca ou l'échec : à Dacca il n'y a ni éclairage public  ni nettoyage de l'espace public ni ordre public visible. Se rendre d'un lieu à un autre peut prendre des heures ou devenir, tout à coup, impossible. Les coups de klaxons, les bruits, la chaleur, la poussière, les rues défoncées, les voitures qui vous agressent, les immeubles au bord de l'effondrement, les rivières et les ruisseaux putrides, les odeurs, les odeurs terrifiantes, les montagnes d'ordures. Plus une société est pauvre, plus l'accès à certains services est fermé : des dispositifs dont tout le monde bénéficie en Norvège sont le privilège d'un petit nombre dans l'Autre Monde. Le nettoyage de l'espace public -l'idée que c'est un territoire de tout le monde, dont tout le monde doit prendre soin- est également réservé aux pays riches : ici, les riches ont leurs propres espaces, ils les gardent -fermés.
Dacca est un échec parfait et, en même temps, un grand exemple du succès des villes : un aimant qui attire des gens de plus en plus nombreux et, ce faisant, bascule dans le désastre. Le succès des villes de l'Autre Monde entraîne leur hécatombe : elles vivent en perpétuelle crise de surpopulation  -de désir, d'attraction, d'espoir- le mécanisme propre aux crises du capitalisme. 
Ici aussi, la plupart des arrivants échouent dans les gigantesques slums -bidonvilles, villamiserias, poblaciones, chabolas, favelas, callampas, cantegriles- qui saturent la ville, Kamrangirchar, le plus grand de tous, est une île sur la rivière Buringanga ".

* Les citations du livre sont entre guillemets et en caractères rouges. J'ai remplacé "hommes" par humains, il n'y a pas de raison. Et mon clavier ne comporte pas les accents sur le i et le o de Martin Caparros.

dimanche 31 juillet 2016

Masculinité toxique : déni des hommes libéraux

Cette semaine je vous propose avec son accord cet article de @MayorWatermelon, environnementaliste radical, pro-féministe, selon son profil Twitter. Les tueries de masse individuelles (Andreas Lubitz), d'extrême-droite -Anders Breivik-, les actes terroristes dijhadistes : Paris, Orlando, Nice, Munich, Saint-Etienne du Rouvray..., pour ne citer que les plus récents, sont perpétrés par des hommes à 99 %. Prenant conscience de l'horreur, des mouvements libéraux aux USA, mais aussi en Europe, -souvent masculinistes- souhaitent restaurer l'image du masculin en promouvant une "masculinité saine". Cet article leur répond.

Mass killers don't have a warp view of masculinity -liberal men do " - texte original en anglais.
" Les tueurs de masse n'ont pas une vision pervertie de la masculinité, mais les hommes libéraux, oui.


Il y a quelque chose de mauvais chez les hommes, quelque chose d'évidemment, indéniablement, tragiquement mauvais.
 
Il y a quelque chose qui nous conduit à violer, battre, acheter et vendre des femmes. Il y a quelque chose qui nous conduit à transgresser, puis à en rire, et à atteindre l'orgasme à travers cette transgression. Il y a quelque chose qui nous conduit à nous tuer les uns les autres, à exécuter nos partenaires et nos enfants.

Quelque chose nous conduit à brûler des cités entières, à lâcher des bombes, à déclarer des guerres et envahir les nations, à conquérir des terres libres et les faire nôtres. Et il y a quelque chose qui nous emmène dans des salles de cinéma, des centres commerciaux, des écoles élémentaires, avec des fusils en bandoulière.

Nous avons concocté tant de raisons pour faire ce que nous faisons : la Religion, la politique, la maladie mentale, la nature humaine, une folle fierté. Pourtant les femmes pratiquent aussi des cultes, votent, tombent malades, partagent également l'entière expérience humaine, tout ça sans pour autant décider de tuer des étrangers dans une ultime explosion de violence.

Les femmes commettent peut-être un dixième de tous les meurtres, et moins d'un dixième d'un pour cent de toutes les tueries de masse. Quand on enlève du panel des tueurs toutes les femmes qui tuent en situation de légitime défense des agresseurs étrangers ou des partenaires, le chiffre descend encore. Nier la nature spécifique des atrocités masculines est se duper soi-même.

Il y a une psychologie, pas une biologie, qui accompagne ces crimes ; nous ne tuons pas pour ce que nous sommes, mais pour qui nous sommes. Un système de croyances sur le monde, une collection de désirs et de fantasmes déterminent la signification de la masculinité beaucoup plus que la densité osseuse ou la forme génitale. Cette idéologie est la même, que ces crimes soient commis en privé contre une épouse ou une amie, ou fièrement contre le reste du monde vivant.

Le droit, la rage, la brutalité, le désir pathologique de franchir les frontières de l'Autre définit aussi bien Christophe Colomb et Andrew Jackson*, que Ted Bundy* ou Eric Harris*. Ces actes sont unis par un ensemble de traits, liés ensemble à travers l'histoire. Il y a un mot pour ce qui ne va pas chez les hommes. Il y a un tas de mots, bien sûr. Mais il y a un seul mot qui signifie tous les autres.

Le mot pour ce qui est mauvais chez les hommes apparaît momentanément dans toutes les tueries de masse, mais il est toujours accompagné. Ce mot est masculinité, et ses addenda sont nombreux dans le discours public : Confus. En crise. Défectueux. Perverti. Un article récent proclame que les hommes tuent sur des parkings d'universités parce qu'on leur enseigne une "vision défectueuse de la masculinité". Un autre se lamente sur la façon dont l'Amérique nourrit "des conceptions toxiques de ce qu'est être un homme".

Ce qu'implique l'omniprésence de ces adjectifs est clairement que la violence masculine a ses racines dans une incompréhension fondamentale de la nature de la virilité, pas de la virilité elle-même.

Il y a sûrement pas mal d'hommes dont la compréhension de la masculinité est tragiquement une illusion -malheureusement, ce sont ceux qui écrivent tous ces éditoriaux, pas ceux qui tirent dans les écoles. Les hommes qui tuent ou violent au hasard, ceux qui battent leur femme et leurs enfants à mort ne se trompent pas sur la masculinité. Leur violence psychotique, leur vide émotionnel, leur cruauté aveugle, montrent qu'il la comprennent parfaitement -mortellement bien.

Répondre au rejet par une femme en tirant sur neuf étrangers puis sur soi-même, c'est exprimer le diktat d'une masculinité dans sa forme la plus concentrée : exigez ce que vous voulez. Utilisez la violence pour le prendre. Détruisez ce que vous ne pouvez avoir. C'est l'idéologie de la virilité. Il n'y a rien de défectueux, confus ou imparfait à son propos. Et ce n'est pas non plus une forme toxique de quelque chose de bénin ailleurs.

La vraie confusion toxique de ce que signifie la masculinité se trouve chez les réformateurs, ces hommes qui espèrent remplacer dix mille ans de psychologie de la domination par une "masculinité saine" composée de gentillesse, de compassion, de leadership et de désir de disposer. Il n'y a aucun moyen de façonner une psychologie sex-spécifique à partir d'une décence humaine de base. Ces traits se sont manifestés à travers l'histoire par les hommes comme par les femmes ; mais la violence de hasard et les explosions de rage sont généralement du domaine des hommes.

Il n'y a jamais eu besoin d'un mot pour décrire la psychologie d'un homme adulte sain et fonctionnel en dehors de c'est une "bonne personne". Il y a eu, cependant, un très pressant besoin de créer un mot pour les qualités dont les hommes ont besoin pour garder leur pouvoir sur les femmes.

La plupart des traits qui définissent la notion libérale de "masculinité saine" ne peuvent être débarrassés de leurs racines patriarcales. Il n'y a rien de sain dans la notion que les hommes sont les uniques pourvoyeurs, défenseurs ou leaders. Historiquement, l'association hommes et protection accompagne l'association femmes et propriété, tout comme le rôle de mâle leader existe avec le parallèle de la femme disciple.

Ces interprétations supposées éclairées de la masculinité reposent sur et perpétuent un système de division genrée où les hommes maintiennent un contrôle tacite sur les femmes. La vision réellement progressiste qu'aucun comportement n'est valable plus ou moins en fonction de son appareil génital, n'a aucune place dans le réformisme néo-romantique de la virilité moderne.

La notion libérale de "masculinité saine" est soit un détournement, soit un mensonge. Détourner la masculinité en un terme vide non distinguable
d' "humain décent" peut être a-historique ou dénué de sens, ou le fait d'un patriarcat bénin qui confirme la stratification sexuée au cœur du pouvoir mâle. Mais ce que cela ne peut être, c'est un antidote à la psychologie militarisée de la domination qui conduit aux atrocités masculines allant des tueries de masse aux génocides.

Il y a quelque chose de mauvais chez les hommes -quelque chose d'évidemment, d'indéniablement, de tragiquement mauvais. Cependant ce n'est pas particulièrement perçu comme mauvais par les hommes en ce sens que les explosions de violence font beaucoup pour maintenir et renforcer la main de fer du pouvoir que nous avons sur les femmes. Le concept de "masculinité saine" permet aux hommes libéraux de partager ce pouvoir incontesté tout en prenant leurs distances par rapport au sale travail requis pour le maintenir.

Célébrer une masculinité saine, c'est célébrer une version aseptisée du massacre, quelque chose qui nous accorde l'entrée dans un club exclusif, sans exiger de sacrifice. Un homme pourrait être tendre, faire l'amour avec douceur, pleurer occasionnellement, le tout dans le confort de l'idée que pendant qu'il pleure, réconforte et baise, d'autres hommes hurlent, battent et violent, pour s'assurer que son pouvoir reste incontesté ?

Si nous voulons sérieusement mettre un terme aux tueries de masse, et dans une moindre mesure au viol et à la violence conjugale, nous ne pouvons pas nous permettre de nous exonérer de ces crimes en utilisant les mots "toxiques", "confus", ou "perverti". La masculinité en elle-même est toutes ces choses bien sûr, invariablement toxique, invariablement confuse, et invariablement pervertie. Mais si la compréhension que les hommes violents ont de la masculinité est chez eux bien repérée, ceux qui fantasment une masculinité purgée de la violence et de la cruauté, ceux-là se trompent désespérément de projet.

La société ne nous enseigne pas des idées toxiques à propos de la virilité. Elle nous apprend une idée toxique appelée virilité -une idée dont quantité de réformes ne pourront faire l'économie. "
@MayorWatermelon

*Respectivement, après Colomb découvreur de l'Amérique, donc colonisateur précurseur, 7ème Président des Etats-Unis, tueur en série et tueur de masse.

dimanche 24 juillet 2016

Végane contre Cro Magnon #Round1

J'ai trouvé cette amusante quoique didactique vidéo sur Twitter. Jihem Doe (@JihemDoe), un végane a déniché, on ne sait comment, dans les profondeurs du Net, un CroMagnon plombant expliquant pourquoi il n'est pas "vegan" (prononcer végan en nasalisant pour faire couleur locale authentique) et comment les "végans" lui cassent les couilles, en atteignant comme il se doit le caricatural point Godwin qu'on ne présente plus : vegan = nazi. Jihem Doe, sur sa chaîne Youtube, démonte point par point ses arguments pendant le temps de cuisson de son boulgour (?) et en faisant surtout un gros boulot de montage d'images et de sons. C'est argumenté, efficace, enlevé et très drôle. Et c'est parfait pour l'été. Enjoy.



PS : En ces périodes de férias qui se perpétuent malgré l'état d'urgence car, "il est important que nous conservions notre art de vivre" SIC, ai-je entendu sur Itélé à propos de Bayonne, je dédie cette image aux villes taurines qui dérogent aux lois de la République et à la démocratie (73 % des français sont contre), une honte qui se perpétue à cause d'une tolérance à la loi pour cause de tradition machiste.
Stop à l'exception,
Stop à la cruauté,
Stop aux pratiques de la virilité,
Stop au machisme,
Stop à la torture des animaux.

"Les animaux sont des êtres sentients" Traité d'Amsterdam - 1997 - Ratifié par la France en tant qu'extension du Traité de Rome.

samedi 16 juillet 2016

La maison des hommes

"Ô pourquoi Dieu Créateur sage qui peupla les plus hauts cieux d'esprits mâles, créa-t-il cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la 
nature ? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup rempli le monde d'hommes comme il a rempli le ciel d'anges sans femmes ? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie pour perpétuer l'espèce humaine ? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient pas arrivés..."
John Milton - Le Paradis perdu

Ségrégation sexuelle, exclusion des femmes, entre-soi masculin :
Je vous propose cette semaine un texte de Kate Millet, tiré de La politique du mâle, texte dans lequel elle évoque la ségrégation sexuelle imposée aux femmes par la société patriarcale. Dans nos sociétés "modernes", cela perdure dans les cérémonies de bizutage/initiation (prohibées par la loi) dans certaines écoles et corps militaires, et via des agressions sexuelles (partis politiques, pompiers : une affaire récente à Halifax) envers les femmes qui tentent de faire carrière dans des corporations masculines et qui se font ainsi rappeler qu'elles n'y sont pas légitimes, sauf à en accepter les immuables "traditions" humiliantes de la maison des hommes. Laquelle est, comme les armes et les outils, taboue pour les femmes.

" Typiquement le mythe patriarcal postule un âge d'or qui aurait existé avant l'arrivée des femmes ; en même temps, ses pratiques sociales permettent à l'homme de se libérer de leur compagnie. La ségrégation sexuelle est si répandue qu'on la rencontre partout. Dans les patriarcats contemporains, presque tous les groupes puissants sont composés d'hommes. Mais ceux-ci forment aussi d'autres groupes qui leur sont réservés à tous les niveaux. En règle générale les groupes de femmes ont un caractère auxiliaire, imitent les objectifs et les méthodes des hommes, s'occupent de choses peu importantes et éphémères. Il est rare qu'ils fonctionnent sans recourir à l'autorité masculine : les groupes religieux font appel à l'autorité supérieure d'un membre du clergé, les groupes politiques à celle de législateurs mâles, etc.

Là où il y a ségrégation sexuelle, les différences de comportement imposées par la culture deviennent très flagrantes. Cela est particulièrement vrai de ces organisations exclusivement masculines que l'anthropologie désigne généralement sous le nom de "maisons des hommes". Dans les sociétés primitives, la maison des hommes renforce l'expérience communautaire masculine au moyen de danses, de conversations, de divertissements et de cérémonies religieuses. C'est aussi un arsenal où sont entreposées les armes des mâles.

David Riesman a remarqué que les sports et quelques autres activités offrent aux hommes une solidarité et un soutien que la société ne prend pas la peine de fournir aux femmes. La chasse, la politique, la religion et le commerce peuvent jouer un rôle ; le sport et la guerre sont toujours le grand ciment de la camaraderie masculine. Les spécialistes de la culture dite de la maison des hommes, de Hutton Webster et Heinrich Schurtz à Lionel Tiger, sont souvent des patriotes du sexe, dont le but est de justifier l'apartheid que cette institution représente. Shurtz croit qu'un esprit grégaire et un désir de plaisirs fraternels pris au milieu de leurs pairs chassent les hommes loin de la compagnie inférieure et restrictive des femmes. Persuadé qu'un "lien instinctif" d'espèce mystique existe chez les mâles, Tiger exhorte néanmoins le public à préserver du déclin, grâce à un effort organisé, la tradition des hommes. Celle-ci a une autre fonction moins sympathique qui passe souvent inaperçue : elle est le centre du pouvoir dans un état d'antagonisme sexuel.

En Mélanésie, la maison des hommes joue plusieurs rôles : c'est à la fois un arsenal et l'endroit où ont lieu les cérémonies d'initiation rituelles réservées aux hommes. Son atmosphère n'est pas très éloignée de celle qui règne dans les institutions militaires du monde moderne : odeurs d'efforts physiques, de violence, de tueries, de pulsions homosexuelles. C'est là qu'on procède aux scarifications, qu'on fête les chasseurs de têtes, qu'on fait assaut de vantardises. Là qu'on "endurcit" les jeunes gens sur le point de devenir adultes. Dans la maison des hommes, ces garçons occupent une situation si inférieure qu'on les appelle souvent "les femmes" de leurs initiateurs, ce terme de "femme" impliquant à la fois leur infériorité et leur état d'objet sexuel. Ceux qui n'ont pas encore subi les épreuves suscitent l'intérêt érotique de leurs supérieurs, relation que l'on rencontrait aussi dans l'ordre des samouraï, dans le clergé oriental et dans le gymnase grec. La sagesse primitive décrète que pour inculquer au jeune l'éthique masculine, il faut d'abord l'intimider en lui imposant un statut de tutelle, celui de la femme. Ce commentaire d'un anthropologue s'applique aussi bien à la pègre de Genet, ou à l'armée américaine de Mailer : "Il semblerait que les brutalités sexuelles exercées sur le jeune garçon et l'effort fait pour le transformer en femme rehaussent le désir de puissance du guerrier plus âgé, satisfont son hostilité à l'égard du concurrent mâle qui s'achemine vers la maturité, et enfin, quand il l'introduit dans le groupe des hommes, renforce la solidarité masculine par le biais de cette tentative symbolique dont le but est de se passer des femmes". Il est courant dans le patriarcat que les mâles les plus faibles soient assimilés aux femmes. Comme tout processus secret, l'initiation, une fois subie, crée des disciples qui en seront toujours les ardents défenseurs et qui infligeront avec joie leurs souffrances passées au nouveau venu.


Il existe un terme psychanalytique pour désigner le ton adolescent qui imprègne la culture dite de la maison des hommes : c'est "l'état phallique". Citadelles de la virilité, ces institutions renforcent les caractéristiques du patriarcat les plus fortement orientées vers le pouvoir. L'anthropologue et psychanalyste hongrois Géza Roheim souligne le caractère patriarcal de cette organisation dans les tribus pré-alphabétisées qu'il a étudiées : il parle, en définissant leurs pratiques communautaires et religieuses, d'un "groupe d'hommes unis dans le culte d'un objet qui est un pénis matérialisé et excluant les femmes de leur société". Le ton et la culture dite de la maison des hommes sont sadiques, orientés vers le pouvoir, homosexuels de façon latente, fréquemment narcissiques dans leur énergie et leurs mobiles. Il est clair que le pénis y est considéré comme une arme, souvent mise en parallèle avec les autres. La pratique qui consiste à châtrer les prisonniers est en elle-même un commentaire sur la confusion culturelle qui s'établit entre l'anatomie et le statut d'une part, l'armement de l'autre. L'aura qui entoure la camaraderie masculine en temps de guerre provient en grande partie de ce que l'on pourrait appeler "une sensibilité dans le style de la maison des hommes". Ses aspects sadiques et brutaux  se déguisent en gloire militaire et adoptent une forme particulièrement écœurante de sentimentalité masculine. Cette tradition est très présente dans notre culture, et l'on peut considérer l'intimité héroïque d'Achille et de Patrocle comme sa première formulation dans la littérature occidentale. Il est possible d'en suivre le développement à travers l'épopée et la saga jusqu'à la chanson de geste. Elle fleurit encore dans le roman et le film de guerre, sans parler de la bande dessinée. "  Kate Millet

Édition de poche Points Actuels- Pages 63 64 65 - Les caractères gras sont de mon fait.