Animots*

En cherchant des ressources pour répondre à des féministes néo-libérales dépolitisées, je tombe sur ce texte du Discours de la servitude volontaire d'Etienne de la Boétie à propos de la condition des animaux que nous asservissons et de leur résistance, de leur goût pour la liberté :

Les bêtes, Dieu me soit en aide, si les hommes veulent bien les entendre, leur crient : "Vive la liberté !". Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt prises, tel le poisson qui perd la vie sitôt tiré de l'eau, elles se laissent mourir pour ne point survivre à leur liberté naturelle. Si les animaux avaient entre eux des prééminences, ils feraient de cette liberté leur noblesse. D'autres bêtes, des plus grandes aux plus petites, lorsqu'on les prend, résistent si fort des ongles, du bec et du pied qu'elles démontrent assez quel prix elles accordent à ce qu'elles perdent. Une fois prises, elles nous donnent tant de signes flagrants de la connaissance de leur malheur qu'il est beau de les voir alors languir plutôt que vivre, et gémir sur leur bonheur perdu plutôt que de se plaire en servitude. Que veut d'autre l'éléphant lorsque, s'étant défendu jusqu'au bout, sans plus d'espoir, sur le point d'être pris, il enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que son grand désir de demeurer libre lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs : à voir s'il pourra s'acquitter par le prix de ses dents et si son ivoire, laissé pour rançon, rachètera sa liberté ?
Nous flattons le cheval dès sa naissance pour l'habituer à servir. Nos caresses ne l'empêchent pas de mordre son frein, de ruer sous l'éperon lorsqu'on veut le dompter. Il veut témoigner par là, ce me semble, qu'il ne sert pas de son gré, mais bien sous notre contrainte. Que dire encore ? 
"Même les bœufs, sous le joug, geignent, et les oiseaux, en cage, se plaignent." Je l'ai dit autrefois en vers... "
Etienne de la Boétie - Discours de la servitude volontaire 

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Puisque le concept de justice est universel, les luttes sociales revendiquent l'égalité concrète, non formelle, l'abolition des privilèges de classe, la libération de la loi du plus fort, la solidarité. Les mouvements sociaux prennent conscience des autres et de l'oppression qu'ils subissent. Colonisés, femmes, noirs américains ont obtenu de haute lutte leur indépendance et leurs droits civiques contre les oppresseurs, la classe sociale dominante des hommes blancs généralement, pour ce qui concerne ces trois catégories.



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La libération animale 40 ans plus tard  
Université de Rennes 2 - Avec Peter Singer 


Mon résumé de la conférence : Le mouvement pro-animaux : croisade morale ou mouvement social ?

          
Animals : pigs, dogs, sheep...

* Animots : Mot-valise de Jacques Derrida


Nous avons tué le Loup avec des mots, en inventant l'Agneau de Dieu.
Anonyme

"Auschwitz commence lorsque nous regardons un abattoir et que nous pensons "ce ne sont que des animaux". 
Theodor Adorno

"Nous menons une guerre totale aux animaux" - Jacques Derrida - Philosophe français (1930-2004)

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Cette fin d'après-midi-là, rue Brancion, je suis passée devant les abattoirs de chevaux de Vaugirard. C'était inscrit au-dessus de l'une de leurs grilles. Je marchais sur le trottoir d'en face. Plusieurs cafés, à la suite les uns des autres. L'entrée de l'un d'eux était grande ouverte. J'ai remarqué de la sciure sur le sol, et elle était tachée de sang. Au comptoir, trois hommes massifs aux visages rouges parlaient à voix basse. L'un d'eux a sorti de sa veste un énorme portefeuille. Il était bourré de liasses de billets qu'il a commencé à compter en mouillant son index avec sa langue. Je me suis demandé si c'était eux qui tuaient les chevaux. Quelques jours plus tard, je suis passée dans la rue, tôt, un matin où se tenait le marché aux chevaux. D'autres hommes comme eux, aussi massifs, aussi rouges dans leur pardessus, étaient rassemblés sur le trottoir devant les grilles.
Moi qui dormais d'habitude jusqu'à midi, je me réveillais de plus en plus tôt, même quand il m'arrivait de lire ou d'écouter de la musique après minuit. Un matin, je me suis réveillée plus tôt encore. Il faisait nuit noire, et j'ai voulu prendre un petit déjeuner au Terminus, l'un des deux cafés proches de l'atelier, sur le boulevard Lefebvre. Et c'est là que j'ai vu pour la première fois une file de chevaux. Je les ai vus sortir de la nuit et marcher le long du boulevard Lefebvre désert. Le même bruit de sabots, à la même cadence, que celui que j'entendais d'habitude dans un demi sommeil, mais plus léger. Ils n'étaient qu'une dizaine. Cette fois-ci, je les voyais. Sur le côté, presque en tête de file, un homme tirait l'un des chevaux par un licol. Je l'avais rencontré quelque part. Peut-être à la station de métro. J'avais déjà remarqué qu'il portait ce pantalon blanc de gardian et ce blouson de cuir, et autour du cou un foulard. Il était assez grand avec des cheveux noirs et un visage flétri. Et maintenant, il avançait en tirant toujours ce cheval par le licol. Ils sont passés devant le café et se sont engagés dans la rue Brancion. Je ne les voyais plus mais j'entendais encore le bruit des sabots et je restais immobile à guetter le moment où je ne l'entendrais plus. 
Le patron, derrière son comptoir, m'observait. Il m'a dit qu'il n'y avait pas beaucoup de bêtes ce matin-là et qu'elles étaient venues de Neuilly par les boulevards. Il les avait reconnues à leur allure. Des chevaux de manège dont on voulait se débarrasser. Cela arrivait de temps en temps. Des chevaux qui avaient connu les beaux quartiers et les gens riches. 
- Vous pouvez être tranquille... Ces messieurs des abattoirs ne fréquentent pas mon café. Ils vont prendre leur casse-croûte plus haut dans la rue. 
Et d'un geste vague, il me désignait la rue Brancion, là où s'était engagée la file de chevaux.
Désormais, j'évitais la rue Brancion. Ce matin-là, je m'étais dit que je ne pourrais plus aller dans ce quartier. Mais où aller ? Je n'avais pas assez d'argent pour louer une autre chambre. Et je ne voulais pas retourner à Londres. De toutes façons, même si j'habitais dans un autre quartier, loin d'ici, cela ne changerait rien. Il y aurait toujours dans ma tête la file des chevaux qui avançaient dans la nuit et tournaient au coin de la rue, et ce type en pantalon de gardian, tirant sur le licol de l'un d'eux -un cheval noir. Il ne voulait pas avancer et il se serait sans doute enfui, s'il l'avait pu.
Des inconnues - Patrick Modiano - Editions Gallimard.

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 Kundera, passages choisis sur le rapport à l’animal

Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, VII, 2

« Tout au début de la Genèse, il est écrit que Dieu a créé l’homme pour qu’il règne sur les oiseaux, les poissons et le bétail. Bien entendu, la Genèse a été composée par un homme et pas par un cheval. Il est plus probable que l’homme ait inventé Dieu pour sanctifier le pouvoir qu’il a usurpé sur la vache et le cheval. Oui, le droit de tuer un cerf ou une vache, c’est la seule chose sur laquelle l’humanité tout entière soit fraternellement d’accord, même pendant les guerres les plus sanglantes. Ce droit nous semble aller de soi parce que c’est nous qui nous trouvons au sommet de la hiérarchie. Mais il suffirait qu’un tiers s’immisce dans le jeu, par exemple un visiteur venu d’une autre planète dont le Dieu aurait dit: « Tu règneras sur les créatures de toutes les autres étoiles », et toute l’évidence de la Genèse serait aussitôt remise en question. L’homme attelé à un char par un Martien, éventuellement grillé à la broche par un habitant de la Voie lactée, se rappellera peut-être alors la côtelette de veau qu’il avait coutume de découper sur son assiette et présentera (trop tard) ses excuses à la vache ».

« Il n’est rien de plus touchant que des vaches qui jouent. Tereza les regarde avec tendresse et se dit (c’est une idée qui lui revient irrésistiblement depuis deux ans) que l’humanité vit en parasite de la vache comme le ténia vit en parasite de l’homme: elle s’est collée à leurs pis comme une sangsue. L’homme est un parasite de la vache, c’est sans doute la définition qu’un non-homme pourrait donner de l’homme dans sa zoologie ».

« On ne pourra jamais déterminer avec certitude dans quelle mesure nos relations avec autrui sont le résultat de nos sentiments, de notre amour ou non-amour, de notre bienveillance ou haine, et dans quelle mesure elles sont d’avance conditionnées par les rapports de force entre individus. La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent ».

« Nietzsche s’approche du cheval, il lui prend l’encolure entre les bras sous les yeux du cocher et il éclate en sanglots [...]. Nietzsche était venu demander au cheval pardon pour Descartes. Sa folie (donc son divorce d’avec l’humanité) commence à l’instant où il pleure sur le cheval. Et c’est ce Nietzsche-là que j’aime, de même que j’aime Tereza, qui caresse sur ses genoux la tête d’un chien mortellement malade. Je les vois tous deux côte à côte: ils s’écartent tous deux de la route où l’humanité, « maître et possesseur de la nature », poursuit sa marche en avant »
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"Je pense, donc je suis" - René DESCARTES

 


















"La question, disait à peu près Bentham, n'est pas de savoir si l'animal peut penser, raisonner ou parler, etc, comme on feint en somme de se le demander toujours, [.....] La question préalable et décisive serait de savoir si les animaux peuvent souffrir. "Can they suffer ?".

"L'animal nous regarde, et nous sommes nus devant lui. Et penser commence peut-être là."

"Chaque fois que "on" dit "L'Animal", chaque fois que le philosophe, ou n'importe qui, dit au singulier et sans plus "L'Animal" en prétendant ainsi désigner tout vivant qui ne serait pas l'homme (l'homme comme "animal rationale", l'homme comme animal politique, comme animal parlant, zoon logon ekhon, l'homme qui dit "je" et se tient pour le sujet de la phrase qu'il profère alors au sujet dudit animal, etc.), eh bien, chaque fois, le sujet de cette phrase, ce "on", ce "je" dit une bêtise. Il avoue sans avouer, il déclare, comme un mal se déclare à travers un symptôme, il donne à diagnostiquer un "je dis une bêtise". Et ce "je dis une bêtise" devrait confirmer non seulement l'animalité qu'il dénie mais sa participation engagée, continuée, organisée à une véritable guerre des espèces."

"L'aptitude à l'autonomie, à l'autodétermination, à l'autodestination morale [...], disons aussi à l'autoprescription et à l'autobiographie morale, voilà ce qui devient chez Kant le privilège ou l'avantage absolu de l'homme [...]. Assurant ainsi la souveraineté ou la maîtrise (Herrshaft) de l'homme sur la nature, elle est en vérité, précise alors Adorno, "dirigée contre les animaux" (Sie richtet sie gegen die Tiere). Adorno ne se contente pas d'identifier un désir de maîtrise sur la nature, un dessein général et neutre du sujet,  comme on le dit souvent en parlant du projet cartésien, qui voudrait dominer la nature par la science et la technique. Non, il s'agirait d'un acte de guerre et d'un mouvement de haine, d'une animosité, comme si une surenchère kantienne envenimait le projet cartésien qui, lui, resterait en somme neutre et indifférent, fondamentalement indifférent à l'animal-machine. (Je n'en crois rien, je crois que le cartésianisme appartient, sous cette indifférence mécaniste, à la tradition judéo-christiano-islamique d'une guerre contre l'animal, d'une guerre sacrificielle aussi vieille que la Genèse.)

"Mais alors cet état de culture et de socialité régulière auquel conduiraient les guerre humaines, [...], ce serait encore, sous la forme d'une pax humana, la poursuite d'une guerre sans merci contre l'animal, seulement un moment de cette guerre à mort -qui devrait en effet aboutir à un monde sans animaux, sans animal digne de ce nom et vivant en vue d'autre chose que de devenir moyen pour l'homme, bétail, outil, viande, corps ou vivant expérimental."

"[...] Jusqu'où peut aller cette référence au judaïsme, à la haine idéaliste de l'animal comme haine du Juif -qu'on pourrait facilement, selon les schèmes désormais familiers de la même logique, étendre à une certaine haine de la féminité, voire de l'enfance ? (Le mal voulu, le mal fait à l'animal, l'insulte à l'animal serait alors le fait du mâle, de l'homme en tant qu'homo, mais aussi en tant que vir. Le mal de l'animal, c'est le mâle. Il serait assez facile de montrer que cette violence faite à l'animal est sinon d'essence du moins à prédominance mâle, et, comme la dominance même de la prédominance, guerrière, stratégique, chasseresse, viriloïde. Il peut y avoir des Dianes chasseresses et des amazones cavalières mais personne ne saurait contester que sous sa forme phénoménale la plus massive, de la chasse à la corrida, des mythologies aux abattoirs, et sauf exception, c'est le mâle qui s'en prend à l'animal, comme c'est Adam que Dieu a chargé d'asseoir son autorité sur les bêtes. (C'est pour nommer cette scène sacrificielle que j'ai parlé ailleurs, comme d'un seul phénomène et d'une seule loi, d'une seule prévalence, d'un carnophallogocentrisme.))

Toutes ces citations sont de Jacques Derrida - L'Animal que donc je suis.

Après la réponse de Derrida à Descartes, je suis très tentée de mettre en face du "JE" cartésien, ce texte de DWORKIN qui évidemment parle des femmes, mais qui met bien l'emphase sur le pouvoir que s'arroge ce "JE" sur tous les autres, femmes et animaux car, "dans le récit de la Genèse, Adam nomme les animaux et la femme" écrit-elle, citant la philosophe américaine Mary Daly. Le voici (dans Pouvoir et Violence sexiste - Edition Sisyphe) :
"Le pouvoir des hommes est, premièrement, une assertion métaphysique de soi, un je suis qui existe a priori, comme fondement, absolu, dénué de toute excuse ou embellissement, sourd à tout démenti ou défi. Il exprime l'autorité intrinsèque. Ce soi ne cesse jamais d'exister, quelles que soient la façon ou les raisons de sa contestation ; d'aucuns affirment qu'il survit à la mort physique. Ce soi n'est pas qu'un sentiment subjectif. Il est protégé par des lois et des coutumes, proclamé dans l'art et la littérature, consigné dans l'histoire, renforcé par la répartition de la richesse. Ce soi ne peut être extirpé ou annihilé. Il est. Lorsque le sentiment subjectif du soi vacille, les institutions vouées à son entretien le soutiennent. 
Le premier axiome idéologique de la suprématie masculine est que les hommes possèdent ce soi et que les femmes, par définition, en sont nécessairement privées. Le soi masculin semble contradictoire. D'une part, il pend là, suspendu dans l'éther, magiquement perpétuel, n'exigeant aucun support. D'autre part, il a le droit de prendre ce qu'il veut pour se nourrir ou s'améliorer, le droit de tout posséder, de satisfaire tout besoin à tout prix. En fait, il n'y a pas de contradiction mais un argument circulaire ; l'essence du soi masculin est de prendre, de sorte que, par définition, le soi absolu s'exprime par le droit absolu de prendre tout ce dont il a besoin pour se maintenir. Le soi immuable du mâle se résume à un parasitisme exercé sans le moindre embarras. Le soi est la conviction au-delà de toute raison ou examen, qu'il existe un lien logique entre la chose désirée et le fait d'être. Pour paraphraser en mieux Descartes, cette conviction pourrait s'énoncer : Je veux et j'ai le droit d'avoir, donc je suis".

Liens et ressources

FISHFIGHT
EUROGROUP for Animals
A compassionate world
Viande Info
L214
ASPAS Nature
Alliance Anticorrida
Animals Angels
Sea Shepherd
Alsace Nature
IFAW
Jane Goodall Foundation
Eyes on Animals
Code Animal
Stéphane Lamart
OABA
One Kind
Marguerite Yourcenar et la compassion envers les animaux
Feminists for animal rights

2 commentaires:

  1. Bonsoir, est-ce que le veganisme est possible dans toutes les sociétés ?

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    1. Hormis si vous vivez sur la banquise (et encore les eskimos d'aujourd'hui font certainement leurs courses au supermarché comme tout le monde !), je crois que oui.

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